Le cœur de mon pays : Un hommage à Petite-Vallée

Le cœur de mon pays : Un hommage à Petite-Vallée

(Texte écrit avant l’incendie du 15 août 2017)

Je n’avais pas imaginé, avant d’arriver au site du Festival en chanson de Petite-Vallée, à quel point l’endroit allait me mettre dans un état de grande émotion.

Il y a plusieurs années que j’ai envie de venir ici. Après trois jours à sinuer lentement sur la 132 avec ma petite Accent bleue, le St-Laurent à mes côté, j’y suis enfin. La carte m’indique que Petite Vallée se trouve à quelques kilomètres après Grande Vallée. Facile. Mais le tournant pour accéder au Village en chanson arrive brusquement, tout en haut d’une impressionnante pente raide qui nous mène en bas, jusqu’à la mer, en serpentant. C’est ici que se trouve le lieu principal du festival, le Théâtre de la vieille forge. Je me stationne dans le grand espace face aux petits chalets qui servent d’hébergements aux musiciens de passage et je me dirige droit vers la grève. J’y croise Kevin Parent, qui est cette année le porte-parole, ou plutôt le « passeur », du festival. Quel homme magnifique… Il fait un peu gris et frais pour un 3 juillet, mais c’est un temps qui me rappelle l’Irlande et j’aime ça. Un phoque solitaire, sur une pierre à quelques mètres du bord, m’accueille. Encore une fois, je pense à l’Irlande. Une légende de là-bas veut que les phoques soient des pêcheurs noyés revenant de temps en temps visiter les humains sous la forme de ces mammifères marins. L’Irlande est extraordinairement romantique.

Je me rappelle une autre visite en Gaspésie, il y a une quinzaine d’année. Nous avions mouillé un canot de rivière en pleine mer, au bout de la péninsule, je crois que c’était à Forillon. Équipés comme des amateurs que nous étions, nous avions ramé pendant plus de deux heures en plein soleil, bercés par les petites vagues, en suivant la côte à distance d’une centaine de mètres. Des phoques avaient commencé à nous suivre de loin, puis s’étaient rapprochés peu à peu, jusqu’à nous suivre par dizaines. Certains nageaient très près du canot. J’étais alors avec mon mari français et un ami, également originaire de la France, mais devenu Québécois en devant père ici. Avec d’autres vêtements, nous aurions pu être en 1683, fraîchement débarqués d’un navire déversant sur l’autre rive de l’Atlantique une nouvelle horde d’habitants Normands ou Rochelais ébahis par le Nouveau-Monde. Après un temps d’acclimatation à notre situation marine dans ce canot pas du tout conçu pour les vagues, je me suis mise à chanter. C’est venu tout naturellement, moi qui ne chante que rarement. Mais là, dans cet environnement immense et ouvert où la présence humaine semble incongrue, il m’a semblé naturel de me faire entendre de mes nouveaux amis. Croiser des animaux sauvages qui nous font pour un temps cadeau de leur présence est pour moi une expérience mystique où nous submerge pour un moment ce monde tellement plus grand que nous. Peut-être était-ce un descendant de la horde qui nous avait suivis ce jour-là qui, quinze ans plus tard, venait me saluer à Petite-Vallée?

Le Théâtre de la vieille Forge se trouve à ma droite, juste à côté de la grève caillouteuse. Je m’y dirige tranquillement, quittant le phoque solitaire qui doit regretter sa blonde partie gagner sa vie dans un cirque aux États-Unis. Une grande terrasse s’étend à côté de la porte d’entrée. Quelques personnes y mangent ou y boivent quelque chose malgré le temps incertain. Ce bâtiment constitue le coeur du village en chanson. Un cœur dont les battements résonnent jusqu’en Saskatchewan, jusqu’au Cameroun, jusqu’à Lausanne, jusqu’à Montréal… La francophonie du Monde entier peut s’entendre dans ce minuscule village perdu sur la côte nord de la Gaspésie. Grâce à quelques fous qui ont convaincu une communauté à se bâtir un festival, Petite-Vallée est maintenant connu par des milliers de personnes à travers la planète. En ouvrant la porte d’entrée je tombe sur le comptoir d’accueil, bien garni en personnes ressources souriantes qui m’expliquent un peu les airs. Derrière elles, une petite boutique offre des objets et vêtements à l’effigie du festival. Je me laisserai éventuellement tenter.

Passé le comptoir d’accueil, qui fait aussi office de billetterie, se trouve la salle commune où l’on mange, où l’on boit, où l’on jase et fait connaissance. Le bar est immédiatement à droite. Et à gauche, les portes fermées de la salle de spectacle laissent entendre les coulées musicales des tests de son du spectacle à venir. Puis il y a les photos. Partout. Sur les tous les murs, de toutes les pièces, s’étalent les regards de ceux qui nous font cadeau de leurs chansons. Pauline Julien, Florent Volant, Daniel Boucher, Jim Corcoran… ils veillent sur les lieux. Les générations de créateurs s’entremêlent, comme aujourd’hui, dans cette salle, s’entremêlent les jeunes apprentis, les artistes invités, les gens de passage, comme moi… Moi, saisie par l’émotion dans ce lieu que je foule pour la première fois et où, pourtant, je me sens chez-moi….

Je suis arrivée à Petite Vallée comme si j’étais Anglaise et que je mettais pour la première fois les pieds au Royal Albert Hall. Ou comme si j’étais Catalane et découvrais le Palau de la Musica à Barcelone. Comme ces salles mythiques parlent de leur peuple, le théâtre de la Vieille Forge représente ce que nous sommes. À la fois simple et solide, ouvert aux quatre vents, le bâtiment existe surtout par l’environnement spectaculaire qui l’entoure. Des salles plus prestigieuses, par exemple la superbe Maison symphonique, à Montréal, seraient plus comparables à celles que j’ai nommées. Pourtant le site de Petite Vallée évoque mieux notre vérité : celle de gens qui, même en ville, sont habités par les grands espaces.

En dégustant religieusement une soupe de poisson savoureuse après cette longue route, mon regard se fixe sur les monstres sacrés tout au fond de la salle : central en ce lieu, au milieu de tous les autres musiciens, trônent les photos de Félix Leclerc, de Gilles Vigneault et de la Bolduc. Leur portrait en gros plan bordent la scène, montent la garde. Quand on y pense, ces piliers de la chanson et de la musique d’ici proviennent tous de régions éloignées des grandes villes : le nord de la Mauricie, la Côte-Nord et la Gaspésie.

La musique est un pays sans frontière. Elle est pourtant aussi le lieu privilégié des appartenances. En la faisant comme en l’écoutant, la musique permet de s’ancrer, comme elle permet de voyager. La musique est liberté.

Au cœur de notre chanson et de notre musique se trouve l’immensité du territoire. C’est elle qui a accouché de notre poésie initiale.

À suivre…

Lien: Festival en chanson de Petite-Vallée

petite vallée

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