Être anthropologue : partie 1 (les deux pôles de l’humanité)

Pour débuter l’année 2018, je veux en quelques textes présenter un peu mieux en quoi consiste l’anthropologie, particulièrement celle que je pratique, l’anthropologie sociale et culturelle. Bien qu’elle représente une discipline à part entière au sein des sciences sociales, je ne peux pour ma part la séparer des autres sous-disciplines de l’anthropologie, qui explorent la part biologique de notre espèce en observant son évolution physique sur le long terme. Je garde donc ainsi toujours en tête que, malgré des différences culturelles innombrables, nous représentons une seule et même espèce. Car, tandis que l’anthropologie sociale et culturelle nous plonge dans une insondable diversité de par la richesse des cultures humaines, l’anthropologie physique nous ramène toujours au constat de l’unité de l’espèce. Ce sont ces deux pôles, diversité et unité, qui représentent le mieux, à mon sens, l’homo sapiens.

Tout savoir anthropologique naît de la volonté de ne pas se mêler de ses affaires. Après tout, l’anthropologie sociale et culturelle est la science de l’altérité, c’est-à-dire de la connaissance, de la reconnaissance et de la compréhension de l’Autre. Cet autre avec un grand A qui a comme caractéristique essentielle de ne pas être soi. On cherche à cerner des « façons de faire », des «  manières de penser », des « modes de vies » qui sont différents des nôtres.

En même temps, l’anthropologue a comme travail de faire cela en passant par lui-même, par ce qu’il est : quand nous sommes « sur le terrain », c’est non seulement notre rationalité de chercheur qui est à l’œuvre, mais toute notre subjectivité d’humain en contact et en lien avec d’autres humains. Impossible d’échapper aux affects et aux émotions vécues par l’anthropologue. Mais contrairement aux sciences dites dures ou pures, les affects et les émotions servent le discernement. Elles permettent de dépasser la compréhension des structures sociales, du système de classes et des organisations, pour nous plonger au cœur de vies individuelles qui, par leur unicité, nous font voir plus clairement ces structures, systèmes et organisations.

Vous me suivez? Comme anthropologue, notre but est de tenter de comprendre des ensembles composés d’êtres humains ayant certains liens entre eux. Ces liens peuvent être familiaux, virtuels, professionnels, culturels, etc. En tant qu’être humain nous-mêmes, nous essayons de pénétrer partiellement ces groupes d’humains (mettons un syndicat, des immigrés Laotiens à Toronto ou des jeunes décrocheurs en Abitibi) pour en comprendre la logique, la dynamique, et pour tirer certaines conclusions sur ce groupe. Mais nous tentons aussi de tirer des conclusions sur les humains en général car, au final, l’anthropologie a comme objet l’être humain en tant qu’espèce. Et l’anthropologie sociale et culturelle s’intéresse aux aspects non-biologiques de l’espèce, à ce qui est appris par la culture, à ce qui caractérise les comportements de l’homo sapiens-sapiens des autres espèces animales. Et ce qui est compliqué avec les humains, c’est la variété innombrable des cultures qui constituent les groupes et induisent les comportements appris. Non seulement leur nombre est immense mais ces « cultures » évoluent et se transforment avec le temps, en plus de s’influencer les unes les autres de façon continue depuis les débuts de l’humanité…

Vous voyez le topo? Tenter de cerner une culture représente déjà un défi énorme et presque utopique, imaginez alors le casse-tête quand vient le temps de rassembler toute cette diversité humaine pour en extraire des « règles générales »… C’est un peu comme si on tentait de rassembler des hérons, des lions, des fourmis et des sardines dans un reportage animalier de la BBC en nous faisant croire à une seule et même espèce… Et pourtant, contrairement aux hérons, aux lions, aux fourmis et aux sardines, nous pouvons tous nous reproduire entre nous. Si la diversité et la créativité culturelles représentent bien l’humanité et sa spécificité en tant qu’espèce, la seule chose qui nous unit tous véritablement, c’est le biologique.

À suivre la semaine prochaine Comment fait l’anthropologue pour cerner les comportements si diversifiés adoptés par les différents groupes humains?

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