A. (A.) O. Q.-4 Fabien Cloutier, traducteur des régions

Analyses (Amoureuses) d’œuvres québécoises-4 : Fabien Cloutier, traducteur des régions

Par anthropologue en liberté

La montée en force de la popularité de Fabien Cloutier est pour moi l’une des meilleures nouvelles culturelle des dernières années. Bon, je suis Beauceronne comme lui, et un brin de chauvinisme n’a jamais tué personne. Mais Cloutier pourrait être Saguenéen ou Abitibien, je l’aimerais tout autant. Car c’est son point de vue qui me réjouit. Si j’ai donné ce sous-titre de « traducteur des régions » à ma quatrième analyse (amoureuse) d’une œuvre québécoise, c’est que je vois sa démarche comme celle d’un gars qui a le souci de projeter au-devant de la scène un univers dont on avait peu parlé dans les productions québécoises. Des voix qu’on ne veut pas trop entendre car elles ne correspondent pas à l’idée que nous aimons nous faire de nous-mêmes. Et pourtant, en approfondissant par l’écriture dramatique des personnages troublés et troublants dont nous avons tous un exemple en tête, l’auteur et acteur nous jette en pleine face la nature humaine version beauceronne trash. Cloutier est en quelque sorte un Fred Pellerin version trash : la traduction qu’il fait de son coin de pays provient d’êtres souvent désabusés. Des oubliés du système, disons.

J’ai vu pour ma part, le 19 juin 2015, la dernière représentation sur scène du diptyque Scotstown et Cranbourne au Théâtre Outremont. Deux pièces pour le prix d’une, en compagnie de mon amie Evelyne, autre femme « de région » comme moi, dans un haut lieu de la grande culture québécoise. Quel clash d’entendre ce langage et les manières de son personnage, « un homme rural en manque d’amour », comme le décrit lui-même Cloutier. Cet homme, qui n’a pas de nom, livre un long monologue hallucinant sur sa vie de petite misère et celle de son chum Chabot, une vie scandée par des brosses de fou, de la dope pas toujours verte, et l’ennui mortel qui existe entre chacun de ces voyages. Drôle, poignant et parfois proche du délire, le personnage créé et interprété par Cloutier est l’icône d’une certaine culture régionale québécoise, je dis bien une certaine culture, car les « régions » ne sont pas peuplées que de Chabot et compagnie, mais ces gars-là existent, et la jouissance pour moi de les avoir entendus non pas à Terrebonne ou à Amqui, mais à OUTREMONT, reste une expérience personnelle et théâtrale inégalée.

Qualifier le théâtre de Fabien Cloutier de White trash pourrait s’avérer intéressant, à condition de bien comprendre les distinctions fondamentales qui séparent cette culture régionale au Québec de celle répandue dans la société américaine, de laquelle cette appellation est issue. Vrai qu’une aliénation commune à la société globale de la classe moyenne, celle qui peut se permettre la dose de consommation considérée comme la norme (maison, voiture(s), semaine dans le sud, appareils électroniques récents, ameublements et décorations, loisirs divers, etc) rassemble cette culture des deux côtés de la frontière. Vrai aussi que les relient une pauvreté bien au-delà de l’aspect financier, qui s’enracine souvent dans une misère affective et presque toujours dans un manque de moyens intellectuels. Attention : pas nécessairement un manque d’intelligence, mais la stagnation des possibilités de développement du potentiel de chacun, souvent sur plusieurs générations. La possibilité de sortir de cette misère est tout de même plus présente ici grâce à un système de tradition social-démocrate (quasi gratuité en santé et en éducation). Mais la véritable distinction entre les White trash étatsuniens et québécois, c’est ce rapport à l’idée de « blancheur », d’où le problème à utiliser cette appellation ici : la société américaine s’est bâtie sur la distinction raciale, que les États-Unis ont érigé en système. Les traces profondes laissées par ce système dans l’imaginaire des habitants de ce pays n’ont rien en commun avec l’expérience canadienne, et encore moins avec l’expérience québécoise. Je ne m’étalerai pas trop longtemps sur ce sujet complexe mais j’ajoute, pour le clore, qu’en ignorant les distinctions de ces aspects socio-historiques, les amalgames peuvent s’avérer erratiques entre la culture white trash américaine et celle que s’efforce de traduire Fabien Cloutier, un univers qui ne se perçoit ni ne se conçoit fondamentalement en termes de couleur et de race comme aux États-Unis.

Car ces personnages de ruraux en perditions ont bien des défauts, mais ils présentent le plus souvent une ouverture maladroite mais non moins sincère aux gens différents. Et c’est donc une porte que l’auteur ouvre sur l’immigration en région qui s’avère des plus intéressantes. La fin de la pièce Scotstown révèle cette possible proximité lorsque le personnage du grand-père russe qui vient de se battre avec le personnage de Cloutier confesse qu’il ne s’est jamais senti aussi proche de sa Russie natale qu’à l’après-festival local de Scotstown.

La persévérance de Cloutier a porté ses fruits : si ces personnages presque surréalistes ont pu trouver leur place sur des scènes de théâtres, pourquoi n’en auraient-ils pas à l’écran? La télésérie Léo, présentée d’abord sur Illico mais maintenant diffusée à TVA, reprend les personnages des pièces dont on vient de parler, mais les civilisent un peu. En effet, Chabot s’étant fait une blonde qui a des enfants, ses choix de vie le transforme pour le mieux. Et on suivra Léo, le personnage principale mais sans nom de Scotstown et Cranbourne, qui se fera un chemin à travers de nouvelles aventures, incluant pour lui aussi une blonde, et une job. Jamais caricaturale mais proposant plutôt une sorte de réalité augmentée de cette vie rurale, Léo est un pur bonheur, en plus de nous jeter à la face des expressions et des manières de s’exprimer uniques que seuls les gens des régions ont déjà entendu prononcer pour vrai. Un de mes moments forts pour moi à date a été d’entendre le nom « Pouldjot » (pour Pouliot, un chum peu recommandable) à répétition, à la télé, à heure de grande écoute. Chacun ses plaisirs.

Fait assez rare, Cloutier est aimé tant de la critique que du grand public. Humoriste à ses heures, il a aussi été lauréat du prix du gouverneur général en 2015 pour son texte de théâtre Pour réussir un poulet, une autre pièce qui plonge dans la petite misère de personnages mal amanchés.

Je l’aime pour mille autres raisons, mais je m’en tiens aujourd’hui à ce petit texte. Fabien Cloutier a su combiner les projets en restant totalement lui-même : un type de la classe ouvrière qui est devenu artiste en gardant les pieds sur terre et en nous présentant le monde d’où il vient. Et celui où il veut aller.

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