A. (A.) O. Q.-6 Marie-France Bazzo : éclairer le monde

Analyses (Amoureuses) d’œuvres québécoises-6 Marie-France Bazzo : éclairer le monde

Par anthropologue en liberté

En réfléchissant aux sujets sur lesquels écrire ces textes et à tout ce que la culture québécoise peut ouvrir comme milliers de possibilités, j’essaie de cibler, parmi les gens dont j’aime les œuvres, ceux qui laissent des traces dans ma vie. Ceux qui me transforment et me rendent meilleure. Marie-France Bazzo est de ceux-là.

Comme ces textes ne sont pas des bilans de carrière mais plutôt des tentatives de cerner ce qui s’en dégage, je ne vais pas étaler ici tout ce que j’ai appris en lisant sur ses réalisations. Seulement vous dire qu’elles sont nombreuses et impressionnantes. Son travail d’animatrice et de productrice constituent une démarche forte et marquante dans la société québécoise.

Marie-France Bazzo est entrée dans ma vie au cours de l’année 2000, avec son émission-phare Indicatif présent. J’étais quelques années en retard car cette émission d’avant-midi de la radio de Radio-Canada existait depuis déjà 5 ans lorsque je suis enfin embarquée dans le train. Un train qui allait me faire voyager peut-être plus que n’importe quels périples réalisés jusqu’alors.

Je revenais à cette époque d’une année en France où j’avais suivi mon chum qui avait des problèmes avec l’immigration canadienne. Mon terrain de recherche étant terminé ici, j’avais pu y rédiger mon mémoire de maîtrise sur la scène hardcore au Québec. Le retour à Montréal avait constitué une période d’ajustement à différents égards et je me demandais ce que j’allais faire au plan professionnel. Mes études en anthropologie ouvraient différentes possibilités. Bernard Arcand, mon directeur de maîtrise, avait mentionné la possibilité de faire un doctorat mais à ce moment-là, ce n’était pas dans mes plans. C’est à ce carrefour de ma vie qu’Indicatif présent a commencé à m’accompagner. Moi qui n’avais jamais vraiment écouté la radio, je devins complètement accro à cette émission. En fait, plus les mois et les années avançaient, plus j’avais l’impression qu’avant Bazzo, je ne savais rien! J’étais pourtant très scolarisée, j’avais voyagé et effectué plusieurs séjours prolongés en Europe, en plus de posséder une bonne culture générale grâce à mon milieu familiale. Mais Indicatif présent consistait à un cours accéléré et quotidien pour faire grandir cette culture : mon savoir global sur à peu près tous les sujets a explosé grâce à cette émission. Animatrice hors catégorie ayant une concentration exceptionnelle et un excellent doigté afin d’extraire et communiquer l’information de ses invités, je peux avancer sans hésitation que Marie-France Bazzo m’a, à mille égards, parfaitement déniaisée. Plus les mois et les années ont avancés, accumulant toutes ces heures de radio, plus je faisais de liens avec ce que j’avais appris en anthropologie, le savoir plus théorique de mes auteurs privilégiés et mes lectures disparates. Voilà que le savoir prenait vie et que, comme une fleur qui se déploie en accélérée, le germe un peu rigide de l’académisme devenait palpable. Vivant. Parlable.

Formée non seulement en communication mais aussi en sociologie, Bazzo, avec son intelligence polymorphe, a donnée à cette émission une densité qui restait toujours goûteuse et parfaitement digestible. Elle a été la première à donner une tribune à Mathieu Bock-Côté à une époque où il était seul à dire ce que plusieurs répètent maintenant de façon redondante; la dernière à diffuser, dans des conversations mémorables, la voix de Pierre Bourgault; celle avec qui j’ai vécu le choc des attentats du 11 septembre 2001. Pendant une douzaine d’années, Marie-France Bazzo a été à la barre de cette émission qui a fait école et qui, de mon point de vu, n’a pas été remplacée.

Heureusement, cette approche a été perpétuée dans des émissions de télé avec Bazzo.TV et Y va y’avoir du sport à Télé-Québec. Devenue productrice, plusieurs documentaires, capsules et séries ont vu le jour sous la houlette de BazzoBazzo. Un de ses coup de maître des dernières années est l’émission Y’a du monde à Messe, animée par Christian Bégin, dont le concept unique fait souffler un vent de renouveau et d’humanisme dans un univers télévisuelle peu renouvelé. D’abord le décorum. Avec une choral gospel constituée de musiciens de grand talent ainsi que de magnifiques décors à l’intérieur d’une église désaffectée, l’aspect religieux, comme l’indique le nom de l’émission, enrobe malicieusement le concept : des invités autours d’une table, tour à tour interviewés sur divers aspects de leur vie, partagent un élément, une thématique cachée que doit deviner un public attentif. Ce côté unificateur a le chic de rassembler des gens d’univers hétéroclites, comme pour présenter ce qui uni plutôt que ce qui divise. Immense succès populaire, Y’a du monde à messe perpétue cette tradition d’émissions dont la teneur divertissante ne cède en rien sur la profondeur. Du pur Bazzo, qui a développé avec les années cet art de bien s’entourer.

Le Québec existerait quand même sans Marie-France Bazzo. Mais il serait moins lumineux. Et moi, moins allumée.

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