A. (A.) O. Q.-5 Jean Leloup, le marginal populaire

Analyses (Amoureuses) d’œuvres québécoises- 5 Jean Leloup, le marginal populaire

Par anthropologue en liberté

Depuis un mois que je prends plaisir à écrire ces textes d’analyse amoureuse d’œuvres québécoises que je repousse le moment où je présenterai un artiste musical. Pourquoi? Parce qu’il y a trop! Trop que j’aime, trop d’incontournables, trop qui accompagnent ma vie depuis toujours. La musique est tellement un art qui se colle à notre histoire et à notre intimité… Comment choisir alors? Peut-être justement avec ce dernier critère : Jean Leloup est celui dont la musique inscrit sa trame de façon significative depuis très longtemps dans ma vie, comme dans celles de beaucoup d’autres.

Gagnant à Granby en 1983, Jean Leloup personnifie Ziggy dans la version de Starmania de 1986 que nous sommes allés voir en famille au Grand Théâtre de Québec. Mon frère Jean-Philippe, 9 ans, était probablement le plus jeune spectateur dans la salle. Mais c’est avec l’album « Menteur » qu’on a entendu pour la première fois, en 1989, ses propres compositions. J’ai immédiatement adoré « Alger », avec ses rythmes arabisant totalement exotiques pour l’époque, et je trippais aussi sur le clip « Printemps-Été », qui évoquait un lendemain de party de vingtenaires sur le Plateau Mont-Royal à l’époque où le quartier n’était pas encore in. À part ces deux pièces, Leloup a renié cet album, qu’il a appelé Menteur parce qu’il considérait que la production et les arrangements ne lui ressemblaient pas. À l’époque, les compagnies de disques avaient le gros bout du bâton. Jamais depuis il ne s’est compromis avec des productions qui n’était pas vraiment à son goût.

Le succès phénoménal de son deuxième disque « L’amour est sans pitié » a prit le Québec d’assaut : Cookie, Isabelle, Barcelone, à peu près toutes les pièces sont devenues des hits. On parle ici de tounes qui offrent à l’époque une sonorité nouvelle entre l pop, le rock et la chanson française/ québécoise, et surtout une façon d’exprimer les choses totalement originale, un peu comme si l’auteur-compositeur-interprète venait d’une autre planète.

En fait oui, Jean Leloup vient effectivement d’une autre planète : l’Afrique. Quand on a été élevé comme lui au Togo et en Algérie (ses parents y ont travaillé longtemps), on ne peut qu’avoir du mal à s’adapter après à la vie nord-américaine aseptisée. La personnalité de Leloup, trop décalée pour faire semblant, a toujours été plus ou moins comprise. Mais avec un tel talent, cela reste un détail.

Depuis le méga-succès 1990 sorti juste après « L’amour est sans pitié » et intégré au second pressage du disque, une dizaine d’albums de Jean Leloup ont parsemé la route de la génération X québécoise, qui lui est restée fidèle depuis 30 ans. Le chanteur réapparait toujours un moment donné et le plaisir de découvrir ses nouvelles pièces reste inégalé. Pour ma part, c’est de cette façon que je mesure la véritable qualité d’un artiste : continuer à produire, oui, mais continuer d’étonner aussi. Pour moi le meilleur album de Leonard Cohen ou de Bob Dylan est toujours le dernier. C’est la même chose avec Leloup. Vieillir ne veut pas dire vieillir, et ses dernières tounes sont toujours meilleures que les précédentes. Pas au sens qualitatif, mais comme une donnée naturelle. Comme si le temps se conjuguait toujours au présent avec lui. Car c’est un nomade dans l’âme, et les nomades ont ce sens de l’ici-maintenant bien ancré. Leur expérience est celle d’une vie qui se déroule aujourd’hui. Leloup voyage autant qu’il peut depuis toujours. Ses revenus, assez faibles pour un artiste aussi populaire avec son talent  (on est au Québec après tout), ont servi à financer de longues expéditions à travers la planète, ainsi que plusieurs projets de courts-métrages, un médium qu’il explore aussi depuis longtemps avec toute la liberté qu’on lui connaît, ce qui veut dire des projets tous plus flyés les uns que les autres, qu’on a peu vu sur nos écrans.

Jean Leloup a deux talents remarquables : il « joue de la guitâââre », très, très bien, ceux qui l’ont vu en spectacle peuvent témoigner de moments de grâce lors de certains solos, et il écrit des textes de chansons incroyables, des textes-fleuves que peu de musiciens peuvent performer car il faut une mémoire d’éléphant pour en chanter une. Imaginez un show complet.

Se promenant et flairant la beauté là où elle apparaît, Jean Leloup tente de nous partager cette beauté avant qu’elle ne disparaisse derrière la niaiserie humaine et ses dérisoires tentatives de grandeur et d’éternité. Aucune complaisance n’effleure jamais une chanson de Jean Leloup. Seule la lucidité éclaire sa vision de la vie. Et une solide fantaisie pour la supporter. Pas de choker pas de collier, comme a dit de lui Louise Forestier.

Oui, tout le monde est unique. Mais y’en a qui sont plus unique que d’autres.

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