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Le cœur de mon pays : Un hommage à Petite-Vallée

(Texte écrit avant l’incendie du 15 août 2017)

Je n’avais pas imaginé, avant d’arriver au site du Festival en chanson de Petite-Vallée, à quel point l’endroit allait me mettre dans un état de grande émotion.

Il y a plusieurs années que j’ai envie de venir ici. Après trois jours à sinuer lentement sur la 132 avec ma petite Accent bleue, le St-Laurent à mes côté, j’y suis enfin. La carte m’indique que Petite Vallée se trouve à quelques kilomètres après Grande Vallée. Facile. Mais le tournant pour accéder au Village en chanson arrive brusquement, tout en haut d’une impressionnante pente raide qui nous mène en bas, jusqu’à la mer, en serpentant. C’est ici que se trouve le lieu principal du festival, le Théâtre de la vieille forge. Je me stationne dans le grand espace face aux petits chalets qui servent d’hébergements aux musiciens de passage et je me dirige droit vers la grève. J’y croise Kevin Parent, qui est cette année le porte-parole, ou plutôt le « passeur », du festival. Quel homme magnifique… Il fait un peu gris et frais pour un 3 juillet, mais c’est un temps qui me rappelle l’Irlande et j’aime ça. Un phoque solitaire, sur une pierre à quelques mètres du bord, m’accueille. Encore une fois, je pense à l’Irlande. Une légende de là-bas veut que les phoques soient des pêcheurs noyés revenant de temps en temps visiter les humains sous la forme de ces mammifères marins. L’Irlande est extraordinairement romantique.

Je me rappelle une autre visite en Gaspésie, il y a une quinzaine d’année. Nous avions mouillé un canot de rivière en pleine mer, au bout de la péninsule, je crois que c’était à Forillon. Équipés comme des amateurs que nous étions, nous avions ramé pendant plus de deux heures en plein soleil, bercés par les petites vagues, en suivant la côte à distance d’une centaine de mètres. Des phoques avaient commencé à nous suivre de loin, puis s’étaient rapprochés peu à peu, jusqu’à nous suivre par dizaines. Certains nageaient très près du canot. J’étais alors avec mon mari français et un ami, également originaire de la France, mais devenu Québécois en devant père ici. Avec d’autres vêtements, nous aurions pu être en 1683, fraîchement débarqués d’un navire déversant sur l’autre rive de l’Atlantique une nouvelle horde d’habitants Normands ou Rochelais ébahis par le Nouveau-Monde. Après un temps d’acclimatation à notre situation marine dans ce canot pas du tout conçu pour les vagues, je me suis mise à chanter. C’est venu tout naturellement, moi qui ne chante que rarement. Mais là, dans cet environnement immense et ouvert où la présence humaine semble incongrue, il m’a semblé naturel de me faire entendre de mes nouveaux amis. Croiser des animaux sauvages qui nous font pour un temps cadeau de leur présence est pour moi une expérience mystique où nous submerge pour un moment ce monde tellement plus grand que nous. Peut-être était-ce un descendant de la horde qui nous avait suivis ce jour-là qui, quinze ans plus tard, venait me saluer à Petite-Vallée?

Le Théâtre de la vieille Forge se trouve à ma droite, juste à côté de la grève caillouteuse. Je m’y dirige tranquillement, quittant le phoque solitaire qui doit regretter sa blonde partie gagner sa vie dans un cirque aux États-Unis. Une grande terrasse s’étend à côté de la porte d’entrée. Quelques personnes y mangent ou y boivent quelque chose malgré le temps incertain. Ce bâtiment constitue le coeur du village en chanson. Un cœur dont les battements résonnent jusqu’en Saskatchewan, jusqu’au Cameroun, jusqu’à Lausanne, jusqu’à Montréal… La francophonie du Monde entier peut s’entendre dans ce minuscule village perdu sur la côte nord de la Gaspésie. Grâce à quelques fous qui ont convaincu une communauté à se bâtir un festival, Petite-Vallée est maintenant connu par des milliers de personnes à travers la planète. En ouvrant la porte d’entrée je tombe sur le comptoir d’accueil, bien garni en personnes ressources souriantes qui m’expliquent un peu les airs. Derrière elles, une petite boutique offre des objets et vêtements à l’effigie du festival. Je me laisserai éventuellement tenter.

Passé le comptoir d’accueil, qui fait aussi office de billetterie, se trouve la salle commune où l’on mange, où l’on boit, où l’on jase et fait connaissance. Le bar est immédiatement à droite. Et à gauche, les portes fermées de la salle de spectacle laissent entendre les coulées musicales des tests de son du spectacle à venir. Puis il y a les photos. Partout. Sur les tous les murs, de toutes les pièces, s’étalent les regards de ceux qui nous font cadeau de leurs chansons. Pauline Julien, Florent Volant, Daniel Boucher, Jim Corcoran… ils veillent sur les lieux. Les générations de créateurs s’entremêlent, comme aujourd’hui, dans cette salle, s’entremêlent les jeunes apprentis, les artistes invités, les gens de passage, comme moi… Moi, saisie par l’émotion dans ce lieu que je foule pour la première fois et où, pourtant, je me sens chez-moi….

Je suis arrivée à Petite Vallée comme si j’étais Anglaise et que je mettais pour la première fois les pieds au Royal Albert Hall. Ou comme si j’étais Catalane et découvrais le Palau de la Musica à Barcelone. Comme ces salles mythiques parlent de leur peuple, le théâtre de la Vieille Forge représente ce que nous sommes. À la fois simple et solide, ouvert aux quatre vents, le bâtiment existe surtout par l’environnement spectaculaire qui l’entoure. Des salles plus prestigieuses, par exemple la superbe Maison symphonique, à Montréal, seraient plus comparables à celles que j’ai nommées. Pourtant le site de Petite Vallée évoque mieux notre vérité : celle de gens qui, même en ville, sont habités par les grands espaces.

En dégustant religieusement une soupe de poisson savoureuse après cette longue route, mon regard se fixe sur les monstres sacrés tout au fond de la salle : central en ce lieu, au milieu de tous les autres musiciens, trônent les photos de Félix Leclerc, de Gilles Vigneault et de la Bolduc. Leur portrait en gros plan bordent la scène, montent la garde. Quand on y pense, ces piliers de la chanson et de la musique d’ici proviennent tous de régions éloignées des grandes villes : le nord de la Mauricie, la Côte-Nord et la Gaspésie.

La musique est un pays sans frontière. Elle est pourtant aussi le lieu privilégié des appartenances. En la faisant comme en l’écoutant, la musique permet de s’ancrer, comme elle permet de voyager. La musique est liberté.

Au cœur de notre chanson et de notre musique se trouve l’immensité du territoire. C’est elle qui a accouché de notre poésie initiale.

À suivre…

Lien: Festival en chanson de Petite-Vallée

petite vallée

Le cœur de mon pays : Petite Vallée jadis, maintenant et toujours (deuxième partie)

J’ai pris la route de la Gaspésie fin juin 2015, après une période de travail intense. Ça faisait plus de 15 ans que je n’avais pas roulé la 132 si loin sur la côte, passé Ste-Flavie. Les dernières fois que j’étais allée en Gaspésie, je m’engouffrais plutôt dans les terres de la belle région de la Matapédia, vers la Baie-des-Chaleurs, pour aller voir ma vieille branche qui vit en haut de New-Richmond. Après la naissance de leurs jumeaux, elle et son chum gaspésien en ont eu plein leurs bottines de vivre dans un 3ième étage d’Hochelaga-Maisonneuve. Ils se sont réfugiés dans le bois, à quelques 20 kilomètres de la mer, dans un territoire non organisé, secteur que le gouvernement du Québec a « fermé » dans les années 1970.

Partir est toujours une fête. J’aime rouler. Mais partir vers l’Est l’est encore plus puisque je me rapproche de ma préférence en ce Monde : l’océan Atlantique. Je commence à le sentir dès que s’élargit le fleuve quand je passe Lévis et qu’à ma gauche, l’île d’Orléans déroule ses courbes discrètes de terres cultivées depuis la Nouvelle-France. Oh, ses effluves sont subtils ici. Je suis tout de même à 750 km de Percé! Mais, par une belle journée d’été, quand le temps le permet, on peut parfois sentir à pleine fenêtre l’odeur saline de l’eau. Dès St-Michel-de-Bellechasse, le beau village où a été élevé mon père, on pêche parfois des spécimens marins venu du bout de la péninsule. C’est lui qui me l’a dit. Il a beaucoup pêché dans sa jeunesse, souvent par nécessité. Maintenant, il mange peu de poisson et ne pêche que par plaisir.

Quand je suis partie de Montréal, je venais de terminer de monter, d’enseigner et de corriger les copies des travaux d’un nouveau cours intitulé « Socio-anthropologie de l’Écosse et de l’Irlande » à l’université d’Ottawa. J’y faisais un postdoctorat et, à ma plus grande joie, on m’avait octroyé le privilège de choisir la thématique du cours d’été que j’allais donner. J’ai pu actualiser mes connaissances sur l’Irlande, mais j’ai surtout sérieusement progressé au plan de mes compétences historiques et anthropologiques sur l’Écosse, où j’avais fait du terrain l’automne précédent dans le cadre du référendum sur l’indépendance. Monter ce cours m’a aussi permis de mettre en parallèles ces deux sociétés culturellement proches mais socio-politiquement très différentes. Cette tendance « comparativiste » est devenue une seconde nature de mon approche anthropologique.

Ce road-trip en Gaspésie fut donc la parfaite récompense à cet effort soutenu de quelques mois. L’idée était d’aboutir à Percé chez mon amie Nadine, mais l’autre motivation de ce voyage, c’était le Festival de la Chanson de Petite-Vallée, où je rêvais d’aller depuis longtemps. En trois jours, j’y ai entendu Philippe B, Galaxie et Pierre Lapointe, en plus des concerts improvisés sur la plage, le soir. Mais le clou musical de ce séjour a été la soirée hommage à Kevin Parent, l’artiste-passeur de cette année-là.

Je me doutais que la Gaspésie allait être à l’honneur lors de ce concert. Je ne m’attendais toutefois pas à découvrir toute une pépinière d’artistes formidables qui m’étaient inconnus. Je savais que ces concerts-hommage étaient spéciaux et, tant qu’à aller à Petite-Vallée, je voulais tout voir, tout vivre. Par chance, je m’étais procuré mon billet d’avance car en arrivant à l’église de Cloridorme, le village voisin où avaient lieu les plus gros spectacles, celle-ci était déjà pleine.

La première partie était assurée par certains des apprentis chansonneurs dont le talent est en train d’éclore. On y remarquait déjà Émile Bilodeau, le cadet de la troupe et pourtant l’artiste du lot qui s’est le plus démarqué depuis. Ensuite, Daniel Boucher, Gaspésien de racines et d’adoption, nous présente la deuxième partie. Tour à tour défilent les jumeaux Maxime et Mathieu Joncas, le duo Dans l’Shed, Guillaume Arsenault, Étienne Cotton, et j’en passe. Tous sont d’excellents musiciens offrant des prestations qui soulevent l’audience.  Si la plupart me sont étrangers, ils ne le sont pas pour une grande partie de l’auditoire : dans cette église gaspésienne pleine à craquer, je découvre avec ravissement une véritable célébration de la musique d’ici. Il existe de toute évidence un circuit où se produisent les artistes de la région. Malgré, ou peut-être grâce à l’éloignement des « grands centres », une culture musicale bien vivante s’est développée depuis longtemps en Gaspésie. Cela me fait réaliser une chose tout à coup. Quand on y pense, c’est fou le nombre de musiciens québécois qui sont Gaspésiens! Et pas les moindres : Les Isabelle Boulay, Marie-Pierre Arthur, Patrice Michaud, les sœurs Boulay, Kevin Parent, le jubilaire de cette soirée, ainsi que de nombreux autres. Si ceux-ci ont des carrières nationales et parfois internationales, elles et ils sont d’abord et avant tout issus de ce terreau fertile… on voit bien ce soir qu’ici, au bout du monde, on n’attend pas Montréal ou Paris pour créer. On les entend d’ailleurs souvent parler, ces musiciens, de l’importance de la musique au sein leur famille; dire comment ils ont commencé à jouer de la guitare ou à chanter avec leur père, leur tante, leur frère…

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Le 15 août dernier, le Théâtre de la Vieille Forge de Petite-Vallée a complètement brûlé. Alors que je replongeais dans d’heureux souvenirs associés à l’endroit, au moment même où j’écrivais les lignes qui précèdent pour un essai sur le Québec, voilà que part en fumée ce trésor national. J’aurais voulu être là pour le voir partir, comme on tient la main d’un grand-père en train de rendre son dernier souffle. Je l’ai pleuré, les yeux rivés sur mon lac qui, toujours, garde un œil sur le ciel.

Je suis triste mais en même temps pleine d’espoir, comme les croyants certains de la continuité des Leurs dans les Cieux. Car je sais que les gens de Petite-Vallée ne vont pas se laisser gagner par le malheur. Ils vont rebâtir. La campagne de financement était en effet déjà lancée quelques jours plus tard. Et le nouveau bâtiment sera comme un nouveau-né, plein des promesses des anciens, et de leurs descendants. Et puis, la Gaspésienne Mary Travers, alias la Bolduc, veille certainement au processus.

Je ne suis pas Gaspésienne mais un peu de moi est resté à jamais dans ce lieu désormais mythique en juillet 2015. Au Théâtre de la Vielle Forge à Petite Vallée, je suis entrée dans le cœur de ma tribu. Une tribu qui s’exprime dans un français à toutes les sauces, une tribu dont la musique parle mille langages. Une tribu ouverte à tous les vents, au bord du St-Laurent.

RÉCIT D’UNE BEAUCERONNE EN IRLANDE OU LA DÉCOUVERTE DE L’IRLANDICITÉ DES QUÉBÉCOIS ☘️
(Aujourd’hui comme article de blogue du jeudi et pour fêter mes 25 ans d’amour avec l’Irlande, je publie ce texte paru il y a 10 ans dans la revue CAP-AUX-DIAMANTS sur Les Irlandais au Québec, numéro 88, Hiver 2007)

C’est en Irlande que j’ai appris à taper du pied. Plus précisément dans la pièce centrale de la maison de ferme de Nuala Carey, 72 ans, deux fois veuve et retraitée d’une vie de dur labeur sur les terres pierreuses du comté de Clare. Je n’avais jamais tenté la podorythmie avant, mais là-bas, c’est venu tout seul, en symbiose avec la musique d’un violoneux extraordinaire. J’avais alors entrepris un périple qui allait me transformer d’une manière tellement profonde, qu’encore aujourd’hui, cette période de ma vie vibre dans ma mémoire et me tient lieu de phare malgré les airs chaotique de cette folle année.
Deux ans plus tôt, en 1990, après quelques mois de bourlingue en France et en Espagne j’avais failli traverser sur ce que les romantiques appellent l’île de la destinée. Tout le monde me décourageait. Dans l’esprit de plusieurs personnes à cette époque, l’Irlande c’était l’IRA, les bombes et le chômage; on me disait aussi que j’allais y apprendre un mauvais anglais. Mais l’argument ultime est plutôt venu du fond de mes poches vides : les vendanges en Beaujolais ne m’avait pas laissé assez d’argent pour m’y rendre. J’ai donc fêté mes 20 ans à St-Malo et je suis revenue chez-moi en Beauce pour Noël.
Mais je n’avais pas dit mon dernier mot. J’avais une idée fixe dont je n’ai d’ailleurs jamais vraiment compris l’origine. Il y a bien cette nouvelle de Roch Carrier que j’ai lu enfant et qui m’avait beaucoup impressionnée. Elle raconte l’histoire d’une religieuse irlandaise qui enseignait à l’école primaire de Ste-Justine, qui est le village natal de l’auteur et aussi celui de ma mère. Un jour, cette religieuse tombe gravement malade. Puis elle disparaît un soir de tempête. Quand on la retrouve au petit matin, pieds nus dans la neige, à moitié gelée, elle dit qu’elle s’en retourne chez-elle, en Irlande.
J’ai pensé qu’il fallait que l’Irlande soit un endroit merveilleux pour tant vouloir y retourner…
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La traversée de la Normandie à Rosslare Harbour a été plus longue que prévue. Au mois de novembre, la mer n’est pas toujours calme. Beaucoup de gens ont été malades sur le bateau. Avant que les cœurs ne commencent à tanguer dans la soirée, un groupe de dauphins avaient ouvert la voie, par devant l’immense traversier, vers l’Irlande et le soleil couchant. Ça promettait.
Les 27 heures de mer houleuse n’ont pas eu raison des rencontres entre voyageurs. Nous étions quelques jeunes sacs à dos à essaimer le pont les yeux écarquillés. Il y avait aussi, sur le bateau, un groupe de travailleurs irlandais qui revenaient de chantiers de construction en Allemagne. C’était avant l’avènement du Celtic Tiger, ce boom économique qui, en quelques années seulement, allait faire passer l’Irlande d’un des pays les plus pauvres d’Europe à l’un des plus prospères du monde occidental. Mais en 1992, on était encore l’époque où de nombreux Irlandais devaient s’exiler pour gagner leur vie.
Ma destination, c’était l’Ouest. Sligo ou le Donegal. J’étais en Irlande pour l’Atlantique sauvage sur les falaises rocheuses, pour le vent, pour la pluie, pour le désert vert et humide. J’ai fait un crochet par Dublin, où j’ai rencontré Terry, un pêcheur qui était en ville pour l’hiver. L’Ouest allait attendre. Je me suis trouvé une place de fille au pair dans une famille des plus atypiques d’un quartier ouvrier de la banlieue Nord de Dublin. Ma principale tâche était de m’occuper d’Una, la mère de Mick, qui dormait dans une roulotte dans la petite cour arrière. Sean, le fils de Mick né d’une deuxième union avec la gardienne des cinq enfants de son premier mariage, venait rarement à la maison, et ses autres enfants n’avaient plus de lien avec leur père, sous le conseil du prêtre local. J’ai aussi compris, longtemps après être arrivée dans cette maison, que Sean, qui vivait maintenant ailleurs avec sa mère, était le fils du voisin d’à côté. Tony, qui habitait avec sa femme et ses cinq enfants de l’autre côté du mur mitoyen, avait aussi eu une aventure avec la gardienne quand Mick et elle avaient aménagés dans cette maison. Bref, je me trouvais vraiment dans une maison de fous. Je me voyais dans un roman de Roddy Doyle, un populaire écrivain de ce quartier dont l’univers sans complaisance rappelle un peu celui de Michel Tremblay. Certes, on faisait beaucoup d’enfants en Irlande, mais ce n’était pas toujours de la manière la plus conventionnelle.

Le Catholicisme était pourtant omniprésent en Irlande et l’Église et l’État n’étaient pas loin de former, comme dans le Québec de Duplessis, une union tacite. Le divorce et l’avortement prohibés, la contraception très contrôlée, il y avait de toute évidence dans ce pays un décalage entre les pratiques des gens et les prescriptions de l’Église. Le noyau d’une réflexion sur la similarité de cette situation avec celle du Québec des années 50 était en train de naître dans mon esprit.
Au printemps, je parti rejoindre Terry, qui avait trouvé une place de pêcheur dans un village de West Cork. C’était un endroit dont la beauté était si fabuleuse que je voulais y vivre pour de bon. Comme j’avais un billet de retour pour Montréal à utiliser avant la mi-juin, j’utilisai ce billet pour aller chercher mes affaires.

Je suis revenue en Irlande début juillet avec une immense valise et la ferme intention de m’y installer. Terry m’attendait à l’aéroport de Shannon. Le plan était le suivant : passer quelques jours chez son amie Nuala, qui vivait pas très loin de là, dans le compté de Clare, avec son fils Patrick, et retourner ensuite à Castletownbear où m’attendais une job de serveuse dans un restaurant hollandais (!) et pour Terry, une place sur un des bateaux de ce port de pêche.

La maison rose était à une bonne marche du village de Kilrush, où nous dépose le second lift pris sur le pouce. Encore chanceux que des gens nous embarquent, avec l’énorme valise en cuirette bleu poudre que nous trimballons. Un petit chien attaché à la grange devant la maison nous jappe son âme quand il nous voit arriver dans la cour. Il n’y a personne à la maison rose. On s’assoit dans l’herbe, Terry se roule une cigarette, je fais une sieste. Après un moment, on décide d’entrer par une fenêtre derrière. Après tout, Nuala ne reviendra peut-être pas aujourd’hui et on ne couchera sûrement pas dehors. À la courte échelle, Hop! Je me laisse choir dans un grand lit humide. Je vais ouvrir la porte à Terry.

Même en été, ça sent le feu de tourbe dans les maisons de ferme de l’Ouest. On retourne se coucher dans le grand lit humide et je comprends alors pourquoi le feu brûle à l’année longue ici : pour combattre cette humidité qui s’infiltre partout. Un peu plus tard, on se lève en sursaut : des gens entrent dans la maison, par la porte cette fois, mais avec fracas. On se retrouve dans la cuisine en présence d’une imposante femme aux cheveux blancs, d’un grand maigrichon à barbiche effilé aux airs de druide ahuri et de deux flics très inquiets. La femme regarde Terry par-dessus ses grosses lunettes et s’exclame : «Get away outta that, ye aul’ creep!». Soulagée de connaître l’un des voleurs que la voisine avait vu entrer par la fenêtre, Nuala renvoient les flics à leurs affaires.

Après trois jours chez-elle, nous avons décidé de rester. De toute façon, je suis épouvantable comme serveuse et Terry n’avait pas payé le dernier loyer de la maison qu’on louait à Castletownbear. Il avait plutôt acheté, avec l’argent qui lui restait de sa dernière pêche, un magnifique bodhrán en cuir de chèvre fait par un artisan de West Cork dont quelques poils se dressaient encore sur la peau tendue du tambour. Il est allé s’inscrire au bureau local de l’aide sociale, communément appelé the dole, comme à peu près 20% des Irlandais à l’époque et quasiment le tiers de la population des régions de l’Ouest, et a décidé de devenir musicien.

De mon côté, je passais mes journées en balades et je rencontrais les gens qui habitaient le coin. J’explorais ces alentours qui recélaient quelques lieux de cultes anciens mais toujours fréquentés, comme des puits sacrés (holy wells) et des cercles de pierres. À certains de ces endroits abondaient les babioles religieuses, statues, images, objets divers. Ces lieux m’ont fait pensé aux croix de chemins qu’il y a un peu partout dans les campagnes québécoises et dont la Beauce regorge. Beaucoup de ces stations sont aussi ornés d’objets religieux déposés là par les fidèles. Je me disais qu’il y avait décidemment quelque chose de commun entre ces lieux et ceux que je voyais en Irlande; une sorte de parenté, une façon «païenne» de pratiquer le Catholicisme, quelque chose qui reliait d’une certaine façon la religion avec le territoire.
Je passais aussi des heures à boire du thé et à discuter avec Nuala au bord du feu de tourbe. Un jour en buvant mon thé, j’ai eu une impression étrangement familière; j’ai levé ma tasse au dessus de mes yeux et j’y ai vu le sigle de la céramique de Beauce qui en ornait le dessous. Mon étonnement à retrouver ici, dans les confins de l’Ouest Irlande, un objet provenant de la coopérative de fabrication de céramique de mon propre village de St-Joseph-de-Beauce m’avait renseigné sur mon ignorance de la portée de cette entreprise qui, pour moi, n’avait toujours représenté qu’un gros bâtiment en tôle blanc et noir à côté de l’école primaire et un set de vaisselle d’un vert ennui. Personne n’avait d’idée sur la provenance de cette tasse et de sa soucoupe, ni par quel hasard elle avait abouti là.
Autour de 4 heures, Nuala ouvrait son litre de vodka et en avalait de grands verres, qu’elle mélangeait avec de la pink lemonade, sorte de liquide sucré et gazeux d’un orangé douteux. Généralement, elle terminait la bouteille avant d’aller au lit. Quant à Patrick, il se prenait vraiment pour un druide; il passait des heures enfermé dans sa chambre et quand, dehors, on passait devait sa fenêtre, on pouvait l’apercevoir faisant de drôles de simagrées devant une chandelle. Il se chicanait souvent avec sa mère au sujet de la vodka. Patrick avait travaillé quelques années dans des mines en Australie et il en était revenu marié à une Néo-Zélandaise. Peu après la naissance de leur fils, sa femme l’avait quitté à cause de son alcoolisme. Depuis ce temps, il ne buvait plus une goutte d’alcool. D’où une guérilla ouverte avec sa mère. Rien de pire qu’un alcoolique sobre pour rendre les autres coupables de leur faiblesse.
Un jour, une jeune femme est arrivée de l’Angleterre avec son fiancé. Lauren avait été élevé, avec ses dix frères et soeurs, dans un autobus scolaire au bord de la plage, à deux minutes de la maison rose. Elle avait beaucoup d’affection pour Nuala qui, à l’époque, envoyait souvent du lait frais et des patates à la famille de la plage. Cette visite recélait aussi un trésor inestimable, peut-être le plus beau que l’Irlande ait à offrir mais, cette fois-là, le cadeau venait d’un Anglais : Ray, le fiancé de Lauren, était un violoneux époustouflant. La musique devint le cœur de nos soirées autours du feu du tourbe. Des voisins et amis joignaient parfois le groupe éclectique que nous formions. Ce fût l’un des plus beaux temps de ma vie. Un soir, Ray m’a regardé en disant : «You might know that one», et il a commencé à jouer le Rêve du diable, popularisé au Québec par le groupe bellechassois du même nom. J’étais ravie, transportée. Je devais avoir sept ans quand mes parents m’ont amené à la boîte à chanson de Vallée-Jonction entendre ces musiciens. Ray la jouait comme si la musique émanait de lui. Mon oreille gauche était dans cette cuisine de Kilrush, mon oreille droite dans un chalet enneigé des Appalaches. Entre les deux, mon cœur se naviguait un chemin. Comment tracer le trajet parcouru par cette mélodie endiablée d’origine irlandaise, qui a été diffusé en Amérique du Nord grâce aux immigrants? Par quel joli sortilège me suis-je mis à taper du pied ce soir-là, pour la première fois?


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Ce que je suis devenue aujourd’hui est très lié à tout ce que j’ai appris, à tout ce que j’ai vécu pendant cette année en Irlande. Les recherches doctorales que j’ai fait des années plus tard sur le déclin du Catholicisme au Québec et en Irlande sont le fruit des noyaux de réflexions qui ont germés à ce moment. Nous sommes tous pour une large part le résultat de nos expériences. Mais nous sommes aussi, d’une manière plus globale, le résultat des expériences des autres, particulièrement de ceux qui sont venus avant nous. On se demande depuis un moment, dans les hautes sphères de la société québécoise, si les habitants de ce pays ont une conscience historique et on se questionne aussi sur la validité de cette conscience historique et sur l’identité collective qui en découle.
Une conscience historique naît d’une connaissance qui va au-delà du savoir académique et des commémorations officielles. Elle naît dans les «tessons du concrets», comme dit Richard Desjardins. De la base vers le haut, et non l’inverse. Elle prend racine dans la source vive de la vie quotidienne.
Peut-être que l’Irlande et les Irlandais d’hier et d’aujourd’hui se présentent comme l’un des miroirs possibles et pertinents pour un dialogue réflexif avec les Québécois. À en juger par le nombre grandissant d’échanges qui ont cours entre les deux nations, il semble que ce soit le cas. Je parle bien sûr des échanges aux niveaux officiels, professionnels et académiques, mais je veux ici mettre brièvement l’emphase sur des échanges qui se passent à une autre échelle, celle qui relève plus de la culture qu’on nomme «populaire», mais qui est au fond la culture tout court. Par exemple celle des des pub et de la musique, qui favorisent cet intérêt mutuel, cet échange culturel entre le Québec et l’Irlande. Plusieurs proposent des sessions de musique qui rappellent la tradition des pubs en Irlande et marient des airs d’ici et de là-bas, faisant découvrir les liens qui existent entre les deux cultures musicales. Le sport est aussi une manière de tisser de forts liens. Des équipes de football gaélique, sport national des Irlandais, existent un peu partout, dont une dans la ville de Québec porte le nom des Patriotes, nom à grande connotation historique… C’est par ce type d’échanges culturels immédiats et accessibles, tels la musique et le sport, que naissent souvent des idées propices à la construction identitaire et, par le fait même, à la constitution d’une conscience historique.
Peut-être que ce dialogue avec l’Irlande qui s’ouvre d’une manière plus soutenue depuis un certain temps au Québec reflète-t-il à la fois le désir et l’actualisation de cette constitution d’une conscience historique. Peut-être que le miroir de cette altérité nous offre une nouvelle possibilité de se reconnaître. Car au fond ne recherche-t-on pas toujours dans l’Autre cette part oubliée de soi-même?

 

Lliures = libres! (Catalogne, première partie)

La Catalogne vient de déclarer son indépendance. Je vous invite, aujourd’hui et la semaine prochaine, à prendre un pas de recul sur cette situation politique explosive en vous amenant à Barcelone à l’automne 2014. Mais il faudra, pour s’y rendre, passer par chez Toni, un Catalan à Édimbourg…

À l’automne 2013, j’ai soumis un projet de recherche postdoctoral pour lequel j’ai eu une réponse positive de financement le dernier jour d’avril 2014. Devant porter au départ sur une comparaison du rôle de la religion au Québec et en Finlande, l’actualité politique européenne m’a rattrapée : à la radio, à la télé, dans les journaux et les médias sociaux, on entendait régulièrement des reportages et des commentaires sur le référendum écossais à venir et sur la montée marquée du mouvement indépendantiste en Catalogne. En Écosse, le vote était prévu le 18 septembre, tandis que le parlement catalan tentait de son côté de négocier la tenue d’un référendum le 9 novembre. Même si je délaissais pour un temps le rôle historique des « Églises nationales », il s’agissait, pour une Québécoise indépendantiste et anthropologue québéciste, d’une opportunité unique : observer sur le terrain deux consultations sur l’avenir politique de petites nations à l’intérieur d’une même saison.

Pour des raisons professionnelles, l’organisation de mon voyage n’a pu se faire que quelques jours avant le référendum écossais du 18 septembre. Mais quel endroit privilégier? Où était le meilleur endroit pour vivre l’événement? J’étais divisée. Une grande ville ou une petite communauté? L’anthropologue en liberté aime les endroits isolés, hors de la « civilisation ». En même temps, pour appréhender un événement politique d’envergure nationale, la capitale du pays à venir s’avérait intéressante. Après tout, la bataille pour récupérer le parlement écossais, qui a précédé celle pour l’indépendance dans le long processus d’autonomisation de l’Écosse, a abouti et rendu à Édimbourg son statut de véritable capitale. C’est là que siège le gouvernement écossais qui a lancé ce référendum de l’automne 2014. C’est un bon point de départ, surtout quand on ne connaît rien d’un pays. C’est donc à Édimbourg que j’ai décidé de débuter mon périple.

J’ai placé une annonce sur un site de location de chambres pour trouver un endroit où habiter les deux premières semaines. Je ne savais pas combien de temps je resterais en Écosse ni où j’irais après Édimbourg, mais il me serait plus facile d’organiser mon terrain une fois sur place. Je prenais tout l’automne pour faire mon terrain. Je prendrais mes décisions au fur et à mesure, selon les rencontres, les circonstances et surtout les contacts potentiels pour faire avancer ma recherche. Car le nerf de la guerre pendant un terrain de recherche en anthropologie, ce sont les contacts que l’on a sur place, la plupart du temps avant de partir. Via deux ou trois personnes, une famille ou une organisation pertinente comme point de départ, il devient plus facile ensuite de rencontrer des gens qui pourront devenir des informateurs et nous permettre d’avoir une prise sur la réalité sociale dans un nouvel environnement.

Lors de mon terrain de doctorat en Irlande par exemple, j’ai vécu dans une famille qui m’a été référée par un professeur de l’Université de Galway. Cette famille est devenue ma principale source d’informations mais surtout, ce sont les membres de cette famille qui m’ont mise en contact avec d’autres personnes qui, elles aussi, pouvaient me faire rencontrer d’autres gens, et ainsi de suite. Cette méthode, que l’on nomme « boule de neige », car on tisse de cette façon un réseau exponentiel, commande d’avoir quelques informateurs privilégiés au départ. Or, à quelques jours du référendum, alors que je ne connaissais absolument personne en Écosse, il fallait que je me débrouille sans informateur et sans contact. Autrement dit, je partais de zéro. Mais la chance m’a rapidement souri.

Dès le lendemain où j’ai placé l’annonce pour trouver une chambre à louer à Édimbourg,  j’ai reçu un message intéressant. Il faut dire que je me suis aidée un peu en spécifiant dans mon message de présentation les raisons qui m’amenaient en Écosse et ce que j’allais y faire. Intéressé par ma démarche, un médecin catalan résidant en Écosse depuis quelques mois et cherchant à louer une chambre dans son appartement, m’a contactée. Au moment même où je prenais son message passait à la première chaine de Radio-Canada un reportage sur les référendums écossais et catalan de l’automne qui comparait ces événements politiques au cas québécois. Portée par un enthousiasme un peu euphorique, j’ai répondu au médecin catalan alors que Michel Desautel et ses invités discutaient Québec-Écosse-Catalogne … les planètes semblaient s’aligner comme pour activer les choses afin que mon projet fonctionne. Ah! La fabuleuse synchronicité jungienne : on ne peut qu’y croire lorsqu’on l’expérimente de façon si spectaculaire.

L’arrangement était parfait pour moi car il me permettait de prendre cette colocation seulement deux semaines, chose rare sur ce site. Mais surtout, il me permettait d’espérer des discussions politiques intéressantes avec mon futur colocataire Barcelonais en Écosse. Quand même, ça ne s’invente pas comme situation!

Québec-Catalogne : deux indépendantistes à Édimbourg

Toni est médecin. Depuis de nombreuses années, il est impliqué dans différents projets de recherche liés à l’Union européenne, surtout en médecine communautaire. Il a fait beaucoup de terrain et il a une grande connaissance de beaucoup de contextes socio-économiques, tant en Europe qu’ailleurs dans le monde. Sa feuille de route est impressionnante. Au fil des jours, il me parlera de certaines de ces expériences de travail dans la Thaïlande post tsunami, dans la Russie de Poutine ou dans les quartiers défavorisés de Manchester.

Il a quitté Barcelone depuis un peu plus de six mois pour prendre la tête d’un centre de recherche à l’Université d’Édimbourg, un poste qui l’a obligé à se relocaliser ici. Sa femme Rosa vient le rejoindre dans quelques jours. Comme tous les résidents de l’Écosse arrivés depuis au moins six mois, Toni aura le droit de se prononcer demain pour l’Indépendance. À l’inverse, les Écossais vivant à l’Extérieur de l’Écosse ne pourront pas voter sur cet enjeu crucial de leur patrie d’origine même s’ils sont ailleurs au Royaume-Uni et même s’ils ont quittés de façon temporaire. Ces règles un peu surprenantes ont quand même été établies par les deux parties. Elles établissent en tout cas clairement la teneur territoriale du mouvement en cours en Écosse.

Au Québec lors du deuxième référendum de 1995, on a beaucoup parlé du processus d’immigration canadien qui a été accéléré pour des milliers de nouveaux arrivants en sol québécois. La Commission Gomery a montré des irrégularités dans ce processus de la part du gouvernement fédéral dans les semaines précédant le Référendum. Car c’est sur la base de l’obtention de la citoyenneté canadienne et non sur une base territoriale, que les nouveaux résidents du Québec pouvaient voter. Et que faut-il faire, en plus d’une masse de paperasse, pour obtenir la citoyenneté canadienne…? Un serment d’allégeance à la couronne britannique.

Faire un pays n’est pas chose simple. Pour les tenants de cette option, les règles du jeu sont complexes. Cependant, la première de ces règles sera toujours de comprendre celles de ses adversaires… (À suivre)

Lliures = libres! (Catalogne, deuxième partie)

Depuis la semaine dernière, j’ai arrêté de suivre les actualités de la Catalogne. Depuis qu’elle a déclaré son indépendance et que l’Espagne a répliqué avec une mise sous tutelle de ce gouvernement pourtant légitimement élu, je sais que la (mauvaise) foi de certains commentateurs va me mettre hors de moi et je préfère garder mes énergies.

Observant et décortiquant depuis longtemps le discours des adversaires des projets indépendantistes, je commence à connaître leur chanson : d’abord, ils parlent d’utopie et rigole d’une idée qu’ils considèrent marginale. Ensuite, quand le mouvement semble prendre de l’ampleur, ils tentent de le délégitimer en le dénigrant de toutes sortes de manières. Se drapant dans un discours anti-nationaliste, ils se proclament les gardiens d’une sorte d’idéale démocratique qui serait « ouvert » par rapport aux indépendantistes qui eux,  proposeraient une société « fermée ». Finalement, lorsque, le vent dans les voiles, la vague indépendantiste fait de hauts scores aux élections, ils s’insurgent contre la légalité de la démarche indépendantiste et font peur aux citoyens avec l’instabilité économique potentielle associée à ce projet. En dernier recours, quand le mouvement s’affirme et s’incarne dans une démarche pouvant concrètement mener à la sécession, ils appuient les méthodes fortes du gouvernement central comme la répression policière et l’intimidation judiciaire, admettant du bout des lèvres qu’il est dommage d’’en être rendu là mais transposant tout le poids de l’état des choses sur le mouvement indépendantiste. Au final, dans leur esprit, cette idée ne devrait tout simplement pas exister, comme si les états étaient fixés à tout jamais dans un panthéon politique absolutiste.

Or la vérité est que la carte géopolitique du monde évolue constamment au fil des décennies et que des dizaines de nouveaux pays sont nés depuis la seconde guerre mondiale. Car les frontières ont beaucoup moins de réalité concrète que les peuples de la terre. Ces peuples, avec leur fluidité culturelle, sont les champions de l’évolution et de l’adaptation, et si les frontières passent, eux restent. Par contre, pour exister au plan politique et évoluer selon des normes qu’ils souhaitent établir collectivement, les peuples ont encore besoin d’une forme de structure étatique. L’éclatement des frontières de pays existants sont souvent le résultat des efforts de ces peuples pour obtenir cette structure. Notons qu’il s’agit souvent de défaire ou retracer des frontières qui ont été imposées par la force à différentes époques.

Par contre, un territoire commun, reconnu et habité par des gens, constitue une réalité, un ancrage bien tangible sur lequel baser des règles communes. La proximité représente une dimension tant logique que logistique pour s’organiser. La non-reconnaissance de cette réalité représente un déni de démocratie.

Mais ce déni doit s’inventer toutes sortes de manigances pour cacher des origines justement pas très démocratiques et pour continuer à diffuser des idées qui, d’une certaine manière, sont d’une autre époque : celle des empires. Oh! Les gens ont le droit de penser à cette époque comme d’un âge d’or. Ils ont le droit de ne pas voir que cette « association des peuples et territoires» origine d’une imposition par le haut, d’une prise de contrôle et d’une centralisation forcée des règles communes. Toute les démarches politiques qui ont fondé et centralisé l’Espagne, la Grande-Bretagne et le Canada ont eu recours à la force. Les gens ont le droit de penser que ces pays ne devrait pas être divisés à nouveau (car dans tous les cas, ils l’ont déjà été). La question n’est pas là. La question est : est-ce qu’on peut en discuter?

C’est précisément à cela que s’oppose de façon spectaculaire l’Espagne de Mariano Rajoy. Depuis des années, les Catalans tentent de faire évoluer leur situation politique dans les cadres légales définis par Madrid. Avec une patience d’ange, avec une détermination constante et avec une dignité sans faille, une grande partie de la société civile catalane a organisé des structures de discussion qui ont fait bouger les partis politiques. Car le mouvement indépendantiste catalan vient de la base, et à partir de cette base, il monte vers le « haut » de la pyramide du pouvoir. Or, même si plusieurs partis ont été influencés par cette vague, le sentiment d’être catalan et de vouloir développer ce territoire catalan est une vérité qui émane d’abord du peuple catalan. Et cette manière d’être, de penser et d’agir, je l’ai constaté de mes yeux et de mes oreilles à l’automne 2014, au moment où j’ai passé un mois à Barcelone pendant ce moment crucial de la consultation populaire sur l’indépendance. Les Catalans ont pris tous les moyens à leur disposition pour faire évoluer leur situation politique. Grâce à mon ami Toni, mon coloc temporaire à Édimbourg dont j’ai parlé la semaine dernière, j’ai rencontré des gens impliqués depuis des années dans le mouvement indépendantiste, des gens de différentes allégeances politiques sur le spectre gauche-droite mais qui s’entendaient sur le fait que la Catalogne serait mieux servie par un parlement à Barcelone qui ne serait pas entravé dans ses décisions par celui de Madrid, dont les intérêts sont différents. Mais ça, en tant que gouvernement central, Madrid ne peut l’admettre. L’Espagne ne voit que l’Espagne comme possibilité étatique. Voilà pourquoi la discussion n’est pas possible. Et voilà pourquoi aussi les politiciens catalans ayant déclaré l’indépendance sont maintenant formellement accusés de sédition et de rébellion. On veut les emprisonner! Si cela s’avère, l’Espagne aurait dans ses prisons une masse de prisonniers politiques n’ayant posé aucun bombe ni commis d’acte violent. Juste des politiciens élus qui, par des moyens démocratiques, ont mené à bien une cause portée par une grande partie du peuple. Mais dans l’optique espagnole, déroger à la manière de faire de l’organisation centrale (la leur) est impensable. Et le système de justice, qui doit normalement être indépendant du gouvernement, suit de très près les politiques de Rajoy qui, franchement, laisse de plus en plus paraître les relents franquistes de son jupon sous sa jupe supposément démocratique.

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Un homme âgé  du quartier populaire Poblenou à Barcelone votant pour la première fois pour l’Indépendance lors de la consultaion du 9 novembre 2014

On a beau rêver d’un monde sans frontières, nous en sommes encore loin et la centralisation des décisions dans un grand ensemble n’est pas une démarche menant à l’unité des peuples mais bien, la plupart du temps, une façon de faire en sorte que moins de gens décident et donc, une structure qui concentre le pouvoir dans le moins de mains possibles. Des mains qui serrent d’ailleurs trop souvent celles des véritables meneurs, ceux qui sont au-delà, c’est-à-dire en haut, de cette pyramide politique. Mais ça, c’est une autre histoire dont on ne parlera pas aujourd’hui… Reste à voir maintenant de quel côté l’Union européenne penchera en tant que stucture politique…

Comme je l’ai dit la semaine dernière, devenir un pays n’est pas chose simple : pour les tenants de cette option, les règles du jeu sont complexes. Cependant, la  première sera toujours de comprendre celles de ses adversaires… C’est un peu de cela que j’ai voulu parler aujourd’hui. Ce blogue n’en est pas un d’actualité. Mais aujourd’hui, je triche un peu. Car la situation est exceptionnelle, comme l’est celle du parlement catalan et, comme lui, il faut parfois contourner les règles pour mieux se définir.

Être anthropologue : partie 1 (les deux pôles de l’humanité)

Pour débuter l’année 2018, je veux en quelques textes présenter un peu mieux en quoi consiste l’anthropologie, particulièrement celle que je pratique, l’anthropologie sociale et culturelle. Bien qu’elle représente une discipline à part entière au sein des sciences sociales, je ne peux pour ma part la séparer des autres sous-disciplines de l’anthropologie, qui explorent la part biologique de notre espèce en observant son évolution physique sur le long terme. Je garde donc ainsi toujours en tête que, malgré des différences culturelles innombrables, nous représentons une seule et même espèce. Car, tandis que l’anthropologie sociale et culturelle nous plonge dans une insondable diversité de par la richesse des cultures humaines, l’anthropologie physique nous ramène toujours au constat de l’unité de l’espèce. Ce sont ces deux pôles, diversité et unité, qui représentent le mieux, à mon sens, l’homo sapiens.

Tout savoir anthropologique naît de la volonté de ne pas se mêler de ses affaires. Après tout, l’anthropologie sociale et culturelle est la science de l’altérité, c’est-à-dire de la connaissance, de la reconnaissance et de la compréhension de l’Autre. Cet autre avec un grand A qui a comme caractéristique essentielle de ne pas être soi. On cherche à cerner des « façons de faire », des «  manières de penser », des « modes de vies » qui sont différents des nôtres.

En même temps, l’anthropologue a comme travail de faire cela en passant par lui-même, par ce qu’il est : quand nous sommes « sur le terrain », c’est non seulement notre rationalité de chercheur qui est à l’œuvre, mais toute notre subjectivité d’humain en contact et en lien avec d’autres humains. Impossible d’échapper aux affects et aux émotions vécues par l’anthropologue. Mais contrairement aux sciences dites dures ou pures, les affects et les émotions servent le discernement. Elles permettent de dépasser la compréhension des structures sociales, du système de classes et des organisations, pour nous plonger au cœur de vies individuelles qui, par leur unicité, nous font voir plus clairement ces structures, systèmes et organisations.

Vous me suivez? Comme anthropologue, notre but est de tenter de comprendre des ensembles composés d’êtres humains ayant certains liens entre eux. Ces liens peuvent être familiaux, virtuels, professionnels, culturels, etc. En tant qu’être humain nous-mêmes, nous essayons de pénétrer partiellement ces groupes d’humains (mettons un syndicat, des immigrés Laotiens à Toronto ou des jeunes décrocheurs en Abitibi) pour en comprendre la logique, la dynamique, et pour tirer certaines conclusions sur ce groupe. Mais nous tentons aussi de tirer des conclusions sur les humains en général car, au final, l’anthropologie a comme objet l’être humain en tant qu’espèce. Et l’anthropologie sociale et culturelle s’intéresse aux aspects non-biologiques de l’espèce, à ce qui est appris par la culture, à ce qui caractérise les comportements de l’homo sapiens-sapiens des autres espèces animales. Et ce qui est compliqué avec les humains, c’est la variété innombrable des cultures qui constituent les groupes et induisent les comportements appris. Non seulement leur nombre est immense mais ces « cultures » évoluent et se transforment avec le temps, en plus de s’influencer les unes les autres de façon continue depuis les débuts de l’humanité…

Vous voyez le topo? Tenter de cerner une culture représente déjà un défi énorme et presque utopique, imaginez alors le casse-tête quand vient le temps de rassembler toute cette diversité humaine pour en extraire des « règles générales »… C’est un peu comme si on tentait de rassembler des hérons, des lions, des fourmis et des sardines dans un reportage animalier de la BBC en nous faisant croire à une seule et même espèce… Et pourtant, contrairement aux hérons, aux lions, aux fourmis et aux sardines, nous pouvons tous nous reproduire entre nous. Si la diversité et la créativité culturelles représentent bien l’espèce humaine et sa spécificité en tant qu’espèce, la seule chose qui nous unit tous véritablement, c’est le biologique.

À suivre la semaine prochaine : Comment fait l’anthropologue pour cerner les comportements si diversifiés adoptés par les différents groupes humains?

Être anthropologue : partie 2 (Le terrain ou apprendre par contraste)

Pour débuter l’année 2018, je veux en quelques textes présenter un peu mieux en quoi consiste l’anthropologie, particulièrement celle que je pratique, l’anthropologie sociale et culturelle. Aujourd’hui : Comment fait l’anthropologue pour cerner les comportements si diversifiés adoptés par les différents groupes humains? Réponse rapide : par l’expérience développée sur le terrain. C’est-à-dire le fait de passer assez de temps à l’intérieur de ce groupe que nous tentons de mieux comprendre et de mieux définir, de vivre avec des gens à qui nous essayons de rendre justice en traduisant leur réalité avec nos mots et nos images.

Les instruments de mesures à grande échelle développés par la sociologie et les autres sciences sociales peuvent être intéressants pour les anthropologues (questionnaire, sondages, statistiques). Mais reste que la spécificité que nous avons développée est celle de côtoyer les gens qui font partie du groupe que nous tentons de cerner lors du fameux « terrain ». Le plus longtemps, le mieux, évidemment. Notre science est celle de l’observation et de l’écoute. Pas au sens psychologique : nous ne tentons pas de régler les problèmes de nos « informateurs » (nom que l’on donne aux gens avec qui l’anthropologue sur le terrain développe des liens privilégiés) mais bien de saisir ce qu’ils sont, comment ils pensent et comment ils s’inscrivent dans le groupe que nous étudions. Nous écoutons ce qu’ils disent mais observons aussi, dans la mesure du possible, ce qu’ils font.

Pourquoi parler de tout ça aujourd’hui? Parce que cette année, au retour de mes vacances des fêtes, j’ai ressentis une joie profonde à retrouver mon appartement. J’avais passé quatre semaines à l’extérieur de chez-moi et au retour, je me sentais si bien que ça m’a frappé : ce mois passé à l’extérieur de chez-moi m’a fait réaliser à quel point il est bon d’être chez-soi. Non pas que j’étais mal là où j’étais, au contraire. Mais retrouver tout à coup des habitudes et des manières profondément imprimées dans son être propre après une période d’éloignement nous fait réaliser un peu plus qui nous sommes. Quel rapport avec l’anthropologie? Le terrain anthropologique agit de la même manière : On délaisse temporairement des habitudes et des manières pour en adopter d’autres, plus ou moins différentes selon le contexte, mais différentes quand même. On adapte notre vie à celles d’autres humains de qui nous voulons apprendre. Autrement dit, on désapprend nos habitudes pour mieux en réapprendre d’autres. Ce processus est extrêmement enrichissant, mais par toujours simple et même difficile parfois. Cela demande un effort. Le retour chez-soi, dans sa propre culture, fait du bien. Même si on peut s’ennuyer des gens que l’on a connus ou de certaines choses que nous apprécions dans cet ailleurs que nous avons choisi de découvrir, le naturel retrouvé de notre quotidien apaise notre corps et notre esprit.

Autrement dit, c’est le contraste qui agit comme facteur principal d’apprentissage : une fois sur le terrain, nous « sortons de nous-mêmes » en quelque sorte. Il existe un état que l’on nomme « choc culturel » pour désigner le contraste entre ce que l’on connaît et un comportement qui nous est complètement étranger. Ce choc nous apprend généralement beaucoup sur l’Autre avec un grand A, avec sa fameuse altérité… On dit moins souvent par contre qu’il nous apprend aussi beaucoup sur nous-mêmes…

Cette période du terrain anthropologique laisse toujours des traces qui constituent aussi ce que nous devenons. Comme anthropologue, vivre avec d’autres humains dans d’autres contextes enrichit considérablement notre vie, et pas strictement sur le plan professionnel. Mais l’unicité de ce que nous sommes se retrouve souvent dans la manière dont on vit dans notre chez-soi, surtout lorsqu’on y habite depuis longtemps. Le délaisser pendant une longue période pour vivre autrement et avec d’autres personnes oblige à délaisser aussi cette chose précieuse qui est la nôtre seule : l’intimité.

Malgré qu’on choisisse parfois de la partager avec nos proches, l’intimité est cette « bulle », comme on dit souvent aujourd’hui, dans laquelle nous avons construit notre territoire intérieur. C’est la partie la plus délicate du travail anthropologique à mon avis : il faut à la fois laisser derrière soi beaucoup de notre intimité quand on fait du terrain anthropologique, mais il faut en même temps reconstruire temporairement une autre intimité.